Programme artistique
« – Cela vous fera un peu mal, prévint-il. Vous devriez écouter l’oiseau. […]
– Ecoutez-le bien, écoutez de toutes vos oreilles. Il vous épargnera de souffrir.
Will Farnaby écouta. Le mynah avait repris son premier thème.
– Attention ! disait cet oiseau parlant. Attention !
– Attention à quoi ? demanda Will […].
– A l’attention, répliqua le Dr MacPhail.
– Attention à l’attention ?
– Naturellement. »
« Attention ! Présent les gars ! » répète inlassablement le mynah qui volète autour des habitant·es bienheureux·ses de l’île idéale et auto-suffisante de Pala, dans le roman Ile d’Aldous Huxley (1963). Comme le découvre le naufragé Will Farnaby, les propos de cet oiseau prophétique sont en réalité une sorte de memento mori. Ils résonnent dans le paysage et les esprits, rappelant la nécessité de prêter attention à notre co-présence au monde, aux relations qui de facto se nouent du fait de cette co-présence, à notre responsabilité envers nous-mêmes et les autres, incluant les non-humains et plus largement, le monde que nous habitons. Pour Bernard Stiegler, « (…) l’attention est quelque chose qui se forme : produire de l’attention chez un être psychique, c’est forcément participer à l’individuation psychique et collective, et donc produire avec de l’attention psychologique de l’attention sociale, c’est-à-dire du lien social. » Et c’est précisément à cet endroit qu’agissent les artistes. En s’inscrivant dans des registres plus ou moins formels incluant des cheminements, des processus ou des situations mettant en jeu notre corporéité, en convoquant des références historiques, mémorielles ou intimes, ils et elles font appel à nos capacités cognitives et sensorielles d’une manière singulière. Comme le mynah d’Huxley, les artistes sont nos vigies. Leurs œuvres nous exhortent à ralentir, regarder et analyser, pour in fine entrer en relation avec elles, nous-mêmes, autrui, le vivant.
Poétique de l’attention, projet artistique et culturel du FRAC Champagne-Ardenne prend ainsi pour point de départ une œuvre majeure de sa collection : The spirit of the grape (L’esprit du vin), sculpture monumentale de Chris Burden réalisée en 1994 dans le cadre de son exposition personnelle au FRAC, alors dirigé par Nathalie Ergino. Quelques années plus tard, François Quintin informa Florence Derieux de son existence, stockée chez des particuliers. Cette dernière parvint à faire restaurer l’œuvre grâce au mécénat de la maison de Champagne Pommery où elle est désormais en dépôt. Cette histoire cristallise un passage de relais entre une succession de directeur·ices du FRAC Champagne-Ardenne, un partenariat public / privé, un ancrage dans le paysage régional et une mise en perspective des enjeux relatifs au vivant. Il se noue ici, dans l’histoire de la création, de la conservation, de la restauration et de la mise en dépôt de cette œuvre, une convergence d’attentions sans lesquelles cette création majeure et contextuelle d’un artiste américain historique, aurait disparu.
The spirit of the grape (L’esprit du vin), recrée sous forme de maquette, un paysage hivernal de vignoble champenois, menacé par un bombardement de pavés gravitant dans le ciel, témoignant de la fragilité de cet environnement soumis aux aléas du climat autant qu’aux exactions humaines. Or pour Maïté Snauwaert et Dominique Hétu : « La vulnérabilité, en tant qu’elle est reconnue (…) comme une nouvelle condition anthropologique universelle, est sans aucun doute l’objet du care. (…) L’intérêt pour le care et pour la vulnérabilité dessine un ethos ou une orientation qui semble avoir pour enjeu de qualifier l’époque contemporaine. » Souscrivant à cette réflexion et partant du principe que l’art contemporain offre à la fois un miroir critique, une vision prospective et une agentivité de l’ordre du soin, le projet artistique et culturel du FRAC Champagne-Ardenne met en œuvre une poétique de l’attention à l’endroit de l’équipe, des artistes, des partenaires, des publics et de la collection.
Depuis les années 2000 environ, les questions de participation et d’émancipation, d’inclusivité, de genre, de visibilisation des minorités et d’habitabilité du monde ont en effet graduellement pris de plus en plus de place dans les préoccupations artistiques. Un nécessaire décentrement est aujourd’hui à l’œuvre. Des pratiques hier considérées comme en marge, mineures ou hors registre comme la céramique, le textile ou plus largement le geste artisanal, sont désormais sous les projecteurs. Des artistes dit·es régionaux·les ou de zones périphériques et qui n’étaient que très rarement représenté·es au sein des grandes capitales de l’art, commencent à compter. Bien que le chemin vers la parité soit encore long, la représentation des artistes femmes au sein des collections et des équipes n’est plus un impensé, tout comme celle des artistes LGBTQIA+. Les questions d’émergence et de professionnalisation font maintenant l’objet de programmes spécifiques. Il n’est plus acceptable de ne pas inclure les publics éloignés de la culture, tout comme il n’est plus envisageable de ne pas rémunérer les artistes-auteur·ices ou de ne pas rendre les lieux de l’art accessibles aux personnes à mobilité réduite ou porteuses de handicap(s). Quant à la décarbonation qu’impose le changement climatique, elle est enfin, une urgence partagée. Le monde de l’art a évolué et les pratiques qui régissent ses institutions intègrent désormais une réelle dimension attentionnelle.
À l’heure de l’épuisement des ressources de la planète, du réchauffement climatique, de la multiplication des guerres et de la rigidification des pensées, il s’agit donc d’inventer d’autres manières de faire œuvre et exposition. Alors que le monde s’embrase, pourquoi et comment créer aujourd’hui ? Quels sont les nouveaux patrimoines, comment les diffuser et les transmettre ? Comment le FRAC Champagne-Ardenne peut-il articuler de façon sensible, ancrage local, complémentarité régionale et rayonnement national et international ? Et enfin, comment considérer l’attention non pas comme une thématique, mais comme un agent performatif irriguant le FRAC dans toutes ses dimensions et forger ainsi une institution durable ? Autant d’interrogations à investiguer afin de faire émerger ensemble, des possibles artistiques.
Bérénice Saliou, Février 2026