FRAC Champagne-Ardenne

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Parfois revenir en arrière et avancer se confondent

Parfois revenir en arrière et avancer se confondent

Du 14 mars au 21 juin 2026
HORS-LES-MURS GRAND EST

FRAC Alsace / Sélestat (67)

Vernissage le vendredi 13 mars 2026 à 18h00

Œuvres de Lawrence Abu Hamdan, Ziad Antar, Ouassila Arras, Willie Cole, Julien Creuzet, Bady Dalloul, Binta Diaw, Em’kal Eyongakpa, Glenn Ligon, Rayane Mcirdi, Myriam Mihindou, Josèfa Ntjam, Estefania Peñafiel Loaiza et Nil Yalter des collections des trois FRAC du Grand Est

L’exposition est le fruit d’une collaboration entre les étudiant·es du Master Écritures Critiques et Curatoriales de l’Art et des cultures visuelles de l’Université de Strasbourg et les trois FRAC du Grand Est : Alsace, Champagne-Ardenne et Lorraine.

Commissaires d’exposition : Lina Chtourou, Elfie Creuze, Maémi Delaunay, Elisa Kolb, Romane Louvet, Luane Meziane – Grudenik, Cindy Poignant, Elsa Poulet, Paul Seitz et Elise Tassetti

Encadrement pédagogique : Janig Bégoc et Simon Zara, professeur·es à l’Université de Strasbourg

Parfois revenir en arrière et avancer se confondent
C’est ce que murmure la mangrove quand on y entre pour la première fois. On croit revenir sur ses pas mais les racines nous mènent dans d’autres directions, nous obligent à regarder ce que l’on avait contourné. La mangrove ne connaît pas la stabilité, elle avance par glissements et par détours.

Cet espace d’entremêlement, entre eau et terre, fut autrefois un refuge pour celleux qui tentaient d’échapper à l’esclavage et au pouvoir colonial. L’autorité ne pouvait s’y aventurer sans risque. Le sol cédait, les chemins disparaissaient, l’ordre se dissolvait. La mangrove protège aujourd’hui encore, à sa manière, en rappelant qu’il existe des zones où les récits dominants ne savent pas s’imposer.

Les rapports de pouvoir hérités de la période de l’impérialisme colonial continuent de structurer le présent. C’est ce que l’on nomme colonialité. Elle persiste dans la manière de gouverner, de décider pour d’autres. Elle s’incarne dans les échanges commerciaux asymétriques et dans les industries extractives, dans le vol des terres, dans l’exploitation de ressources dans les mêmes régions qu’hier. Elle se manifeste dans les frontières fermées, dans les hiérarchies dressées, dans les savoirs qui s’imposent face à ceux qu’on laisse de côté. Elle réapparaît dans les images qui circulent et dans les voix que l’on empêche de s’exprimer. Par ailleurs, la colonisation n’appartient pas uniquement au passé : elle se poursuit aujourd’hui. Certains États maintiennent et étendent leur contrôle sur des territoires par la force, l’occupation ou l’implantation de populations.

C’est dans cette épaisseur-là que les artistes cherchent et enquêtent. Iels recueillent les fragments, fouillent les archives et tendent l’oreille vers des légendes murmurées. Iels s’approchent des voix que l’impérialisme étouffe. Ces voix continuent de gronder dans les paysages, dans les langues, dans les gestes, et parfois dans les silences eux-mêmes. À partir d’un morceau de photographie, d’une trace ou d’un souvenir les artistes réveillent ces présences rendues muettes et reconstituent la pluralité de l’histoire. Iels en montrent les coutures, les failles et les lacunes.

L’exposition devient mangrove, un espace de résistance, de récits entremêlés, de mémoires mouvantes. On s’y fraye un chemin en acceptant l’instabilité, en reculant et en avançant en même temps. On y devient toustes enquêteur.ices, en collectant des indices semés par les contres récits et en partageant ses propres savoirs. Ainsi, elle ne s’appréhende pas comme un parcours linéaire, mais comme une traversée. Nos corps y sont constamment sollicités : franchir, contourner, s’arrêter, revenir en arrière, accepter de se perdre.

Les œuvres réunies ici ne s’alignent pas, elles se répondent par échos, par résonances. Le végétal, les racines, les portes, les tissus, les voix, les images fragmentées composent une cartographie incertaine, faite de seuils et de passages. Nos corps, en circulant, passent du foisonnement à la fluidité, ils traversent des récits tantôt marqués de violence historique tantôt chargés de gestes de soin, de réparation, de réappropriation. L’exposition demande parfois de ralentir, d’ajuster son regard, d’écouter plus attentivement ses ressentis. Elle implique une attention active ainsi qu’une acceptation de l’inconfort, du trouble que peuvent susciter certains sujets.

L’exposition ne cherche pas à produire un discours clos, mais à ouvrir un espace où les relations se forment, à faire advenir des communautés temporaires, fragiles et nécessaires. Nos voix, nos écrits, nos savoirs se nourrissent mutuellement. Comme dans la mangrove, les trajectoires se croisent et les hiérarchies s’effondrent.

Parfois revenir en arrière et avancer se confondent. En quittant l’exposition, une part d’elle demeure en nous ; images persistantes, voix qui résonnent et questions non résolues nous accompagnent. La mangrove continue de s’étendre en nous rappelant que d’autres manières d’habiter le monde existent dans les interstices, dans les détours et dans les relations que l’on tisse ensemble.